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mer.

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avril

2015

FauneSauvage.fr a lu "RENCONTRES À MÉNIGOUTE

Admirer - Apprendre - Agir

Ces "trois A" constituent la devise de ce site web amoureux de la nature.


Il a bien voulu parler de notre livre "Rencontres à Ménigoute". 

Nous l'en remercions.

A lire ICI

2 commentaires

Henri M - Chapitre 1

Racines

 

Mon grand-père paternel, Louis Moreau, louait une ferme à Voultegon, dans les Deux-Sèvres. Il eut d’abord une vache, puis deux. Alors il put envisager de se marier, ce qu'il fit avec Louise Aumond, une couturière des environs. Ils s’installèrent dans une autre ferme, à Etusson. Quelques années plus tard, il fallut chercher une autre terre, suffisamment grande pour nourrir toute la maisonnée : ce fut à St Hilaire-du-bois, près de Vihiers, dans le Maine-et-Loire. Mon grand-père eut une vie de labeur et de malheurs. Il « serra les dents » toute sa vie et ne lâcha prise qu’à son décès en 1941, à l’âge de 87 ans. Louis et Louise Moreau eurent cinq enfants : trois fils et deux filles. L’ainé partit à la guerre de 14 où il fut tué. Le second fut mobilisé à son tour et blessé ; il conserva de lourdes séquelles. Le troisième garçon, Moïse, mon père, n’avait que 7 ans lorsque sa mère décéda d’un « chaud et froid », à seulement 47 ans. Le grand-père Louis résista à tous ces drames. Mais il n'était pas encore au bout de ses peines. Son bétail fut victime de la fièvre aphteuse et il fit faillite. Lui que tout le monde vouvoyait, autant par respect que par tradition, il dut repartir à zéro et devint ouvrier de ferme, gagé ici ou là. Marie, la fille ainée éleva toute la famille, sa sœur quitta la maison pour s’engager comme domestique : il y avait trop de bouches à nourrir. La vie était dure pour tout le monde, alors personne ne se plaignait, on serrait les dents et on avançait, malgré tout. Grand-père Louis prenait chaque matin un verre d’eau de vie, à jeun, sans doute autant pour l’aider à engager sa journée et oublier ses peines qu’à nettoyer les dégâts causés par la chique qu’il mâchouillait constamment : le dentifrice n’existait pas encore. Le vouvoiement est resté une habitude dans la famille Moreau et, aujourd’hui encore, le tutoiement m’est difficile et ne me semble pas tout à fait naturel.

Moïse, mon père, fut donc élevé par sa sœur. L’école était à 2 km, il faisait le chemin à pied. Un jour, il rencontra un chien attiré par l’odeur du repas qu’il transportait quotidiennement, car il n’était pas question de rentrer à la maison pour déjeuner. Il courut à perdre haleine, le chien le suivit et, pris par la peur, mon père eut une crise de convulsions, on pensa à « la danse de Saint-Guy[1] ». On l’emmena voir le guérisseur comme c’était la coutume. Suite à cet incident, mon père garda des difficultés respiratoires. On expliqua que cette crise nerveuse, et il y en eut beaucoup d’autres par la suite, avait provoqué un blocage partiel de l’aorte. A l'adolescence, mon père fit un apprentissage de boulanger à Saint-Hilaire-du-Bois. L’omniprésence de la farine gênait sa respiration chaque jour davantage, à tel point qu'il lui fallut envisager de changer radicalement d’orientation. Il ne savait pas quelle autre voie emprunter. Un ami lui indiqua quelqu’un à Paris qui pouvait lui trouver un emploi de valet de pied. Moïse ignorait tout de la domesticité, de sa hiérarchie, de ses qualifications, mais il sauta sur l'occasion et fut engagé comme valet de pied chez la marquise de Breteuil. Imagine-t-on ce qu’a pu ressentir mon père, sorti de son hameau du Maine-et-Loire, arrivant dans l’hôtel particulier de la comtesse, avenue de Breteuil ? Lui qui ne possédait rien arrivait chez un patron dont l'illustre famille avait donné son nom à l’avenue même où se situait l'hôtel particulier et au château où tout le monde se rendait chaque été. Dès les premiers beaux jours, la marquise déplaçait tout son « petit » monde dans ce lieu féérique, avec jardins et parc de 75 hectares, où la famille avait des souvenirs depuis 1712… Au cœur de la vallée de Chevreuse, à 35 km de Paris, ce magnifique château ne rivalisait pas avec son voisin de Versailles, mais il était lui aussi le témoignage architectural d'une multitude d’événements et de personnages qui marquèrent l’histoire de France. Moïse découvrit un monde qui lui était jusqu’alors absolument inconnu. Le fils de paysan était désormais en livrée, l’habit allait faire le valet de pied, les compétences professionnelles viendraient par la suite.

Ma mère, Suzanne Flahaut, était née en 1902 à Anvéville en Seine-Maritime. Après seulement quelques années d’école, elle fut engagée non loin de chez elle comme fille de cuisine au château de Bois-Himont, à côté d’Yvetot, chez de riches propriétaires d’usines, monsieur et madame de la Follote. Leur château du XVIIIe siècle venait tout juste d’être restauré par René Martin, architecte à Rouen, et il avait fière allure au beau milieu d’un parc de 24 hectares. Selon la tradition châtelaine, il était la destination de la villégiature estivale. Le reste de l’année, on vivait dans un hôtel particulier …avenue de Breteuil à Paris. Tout naturellement, mon père et ma mère se rencontrèrent dans ces rues huppées de la capitale. Ils ne furent d’ailleurs pas les seuls dans la famille. Mon oncle Léopold, le frère de ma mère, travailla également comme valet de pied chez la comtesse de Breteuil. Il se maria avec Jeanne[2], une fille de Haute-Savoie. Comment une Savoyarde avait-elle pu rencontrer un Normand ? Les Champain, l’une des 200 familles les plus riches de France, propriétaire d’une quarantaine d’usines, séjournaient régulièrement sur les bords du lac d’Annecy ainsi que le faisaient de nombreuses familles fortunées. Jeanne réussit à se faire embaucher comme femme de chambre à Annecy chez les Champain. L’été fini, tout le monde rentra à Paris, domestiques compris, à l’hôtel particulier de la rue Henri Martin. Un jour, les pas de Jeanne et de Léopold se croisèrent, comme ceux de mes parents…

 

Je suis né à Paris le 7 février 1928, chez une sage-femme du 14e arrondissement. L’accouchement dura deux jours, je pesais onze livres soit 5,5 kg. Mon père dit :

— Ce sera le premier et le dernier de nos enfants, je ne veux pas voir ma femme souffrir comme cela une autre fois.

Il tint parole, je ne sais pas à quel prix, mais je restai fils unique. Mon père et ma mère s’étaient mariés en 1927 et, pour cette bonne cause, ils avaient quitté leur châtelain respectif. À cette époque, il suffisait de se présenter au Bureau de placement pour retrouver un emploi dans la semaine. Les places ne manquaient pas, les familles aisées non plus. Ils furent tous deux embauchés par le PDG de la société PLM (Paris-Lyon-Méditerranée, les sociétés de chemins de fer n’étant pas encore nationalisées). Tout naturellement, ma mère reprit le travail trois ou quatre jours après son accouchement, les congés de maternité n'ayant pas encore été inventés. Elle était cuisinière en titre et travaillait toute la journée au sous-sol de l’hôtel particulier, situé à côté du Palais de l’Élysée. Mon père était valet de chambre dans la même maison. Plus tard, il deviendrait maître d’hôtel, la hiérarchie de la domesticité ayant autant d’échelons que la hiérarchie sociale. Ils étaient arrivés avec tout leur patrimoine, c’est à dire une malle et rien de plus. Ils percevaient un salaire et bénéficiaient de quelques avantages. Ma mère, en tant que cuisinière, était chargée de l’ensemble des approvisionnements. Elle avançait l’argent et marquait tous les achats de nourriture effectués dans un livre qu’elle présentait à son patron à chaque fin de mois. Le lendemain matin, il lui remettait le livre de comptes et l’argent demandé y était inséré. Elle faisait souvent « sauter l’anse du panier », ce qui signifiait qu’elle se gardait une petite commission sur tous les achats, en augmentant raisonnablement les prix des articles. Les commerçants lui vendaient les meilleurs produits et donc les plus chers. Pour conserver une clientèle d’une telle qualité, il n’était pas rare que le boucher et le marchand de primeurs donnent aussi une petite commission à la cuisinière. Son patron n’y regardait pas de près. Cela ne fut pas toujours le cas. Ainsi, une autre de ses patronnes, à la fin du repas, comptait scrupuleusement le nombre de tranches de gigot qui restaient dans le plat pour s’assurer qu’elles ne seraient pas consommées par ses domestiques, « le plat de côte étant bien suffisant pour eux ». Mes parents étaient toujours « nourris, couchés, blanchis ». Ils travaillaient tous les jours, à l’exception du dimanche après-midi. Ils n’étaient libres qu’après avoir servi le déjeuner dominical. Avant de quitter l'hôtel particulier, ma mère préparait également la collation froide du dimanche soir. L’été, le patron des chemins de fer, sa famille et ses domestiques s’expatriaient à Avignon. Loin d’être le paradis rêvé, c’était un véritable calvaire pour mon père, la chaleur insoutenable l’incommodait au plus haut point, sa respiration devenant particulièrement pénible sous de telles températures. La peur du chien rencontré dans son enfance lui avait laissé des séquelles à vie.

Dans un tel contexte familial, comment prendre en compte l’arrivée d’un nourrisson ? Cela n’était tout simplement pas envisageable. Mes parents étaient mobilisables à toute heure du jour et de la nuit, taillables et corvéables à merci par leurs patrons et, dix jours après ma naissance, l’oncle Léopold Flahaut me conduisit à Anvéville. C’était plus raisonnable et dans mon intérêt : j’allais vivre désormais chez ma grand-mère Blanche, à 180 km de Paris et de mes parents…



[1].La « danse de Saint-Guy » est « la chorée », maladie dégénérative qui donne des mouvements incontrôlés et incessants.

[2].Jeanne est assise à droite sur la photo de la couverture de ce livre, à côté de ma grand-mère Blanche et de moi-même, enfant.